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Au Kosovo, la fuite continue des sans-espoirs

Les autorités koso­vares et européennes sont dépassées par une vague de départs mas­sive, inédite et imprévis­i­ble, depuis le Koso­vo vers l’espace Schen­gen. Selon les dernières esti­ma­tions, jusqu’à 10% de la pop­u­la­tion de ce petit État au sud de la Ser­bie serait con­cernée. Les caus­es sont mul­ti­ples, pas seule­ment économiques et sou­vent irra­tionnelles. Reportage.

Tel un « virus » qui se propage, les Koso­vars seraient entre 100 et 200.000 per­son­nes à avoir pris le chemin de l’Union européenne depuis sep­tem­bre dernier. Soit, poten­tielle­ment, plus de 10% de la pop­u­la­tion de ce petit État au sud de la Ser­bie. Le phénomène est d’une ampleur inédite. Con­tin­ue depuis la guerre de 1999, notam­ment à cause de la pau­vreté, l’émigration des Koso­vars n’avait jamais con­nu un « exode » aus­si énorme. Au plus haut de la vague, il y a trois semaines, jusqu’à 80 bus rem­plis déver­saient 2000 à 3000 per­son­nes à Sub­ot­i­ca, dans le Nord du pays. Il n’y a pas de cause unique à ces mou­ve­ments qui ont longtemps sidéré les voisins et les obser­va­teurs européens.

«Comment retenir les gens les plus pauvres quand même le chef de la police du village décide de fuir, malgré des revenus confortables de 650 euros? »

Pour Bardh Franghu, jour­nal­iste et écrivain koso­var, « le Koso­vo est le pays des para­dox­es ». Les départs ont com­mencé dans la ville de Fer­izaj (Uroše­vac en serbe), au sud du pays. C’est pour­tant l’une des villes du Koso­vo où l’on vit le mieux — ou le moins mal. Ici comme ailleurs dans le reste du pays, on s’inquiète de l’avenir. La fer­me­ture prochaine de la base améri­caine de Camp Bond­steel, plus gros employeur de la région, est sur toutes les lèvres.

« Com­ment retenir les gens les plus pau­vres quand même le chef de la police d’un vil­lage près de Prizen décide de fuir, mal­gré des revenus con­fort­a­bles de 650 euros? », s’interroge Bardh Franghu. Impos­si­ble de savoir com­bi­en de per­son­nes sont par­ties de cette ville de 100.000 habi­tants. Le nom­bre d’absences à l’école donne une indi­ca­tion fiable. Depuis le début du mois de jan­vi­er, 500 élèves man­quent à l’appel. Sans prévenir per­son­ne, les familles retirent les enfants et pren­nent la route de l’Europe. Après quelques jours, les pro­fesseurs com­pren­nent vite qu’ils ne les rever­ront pas. Le corps enseignant est lui aus­si décimé par ce «virus de l’exode ».

«L’explication au départ est simple : pas assez de travail pour tout le monde»

Au Koso­vo, l’extrême pau­vreté reste la pre­mière cause du départ. Ce petit pays, de la taille de deux départe­ments français, est l’un des plus pau­vres d’Europe. Offi­cielle­ment, le taux de chô­mage est de 30%. Les ONG et l’opposition esti­ment qu’il avoisin­erait plutôt les 40 à 50%. Chez les jeunes, près de 80% ne trou­vent pas d’emploi, même les plus diplômés, alors que le Kovoso dis­pose de la pop­u­la­tion la plus jeune d’Europe. «L’explication au départ est sim­ple : pas assez de tra­vail pour tout le monde», déplore Goran Mustafa, député de la minorité gorani de Prizren, au sud du Koso­vo. Dans tous le pays, les Koso­vars vendent tracteurs, par­celles de ter­res et même leurs maisons, pour financer un départ vers l’Allemagne et l’espace de l’UE, qu’ils rêvent sans retour.

Les prix du voy­age vers l’Europe occi­den­tale ont con­sid­érable­ment bais­sé ces derniers mois, ce qui pour­rait être une autre expli­ca­tion de cet exode mas­sif. Il y a un an, il fal­lait compter près de 4000 euros depuis la ville koso­vare de Prizren vers la fron­tière alle­mande. Aujourd’hui 1000 euros suff­isent. Les réseaux de passeurs ont cassé leur prix.

A cette pau­vreté, s’ajoutent de nom­breuses dettes accu­mulées par les familles au fil des derniers mois. C’est une con­séquence inédite de la crise poli­tique qui sec­oue l’Etat koso­var depuis juin 2014. De fait, de juin à novem­bre, le Koso­vo n’avait pas de gou­verne­ment et les insti­tu­tions n’ont pas fonc­tion­né. Elles n’étaient pas en état de deman­der aux gens d’honorer leurs fac­tures. Elles le sont dev­enues avec la mise en place d’une colaition. Hys­ni, un archi­tecte au chô­mage depuis quinze ans a accu­mulé plus de 1000 euros de fac­tures impayés d’électricité. «Per­son­ne ne nous a rien réclamé, donc on n’a pas payé » explique t-il. Pour une grande par­tie de la pop­u­la­tion, il est désor­mais impos­si­ble d’honorer ces créances. Le gou­verne­ment a ten­té de con­tenir l’hémorragie, en votant à la va-vite, en jan­vi­er, une réso­lu­tion exonérant les arriérés de tax­es et d’impôts jusqu’au 31 décem­bre 2014. Mais rien y fait, l’émigration se pour­suit.

Cet exode inédit par son ampleur l’est égale­ment par le pro­fil des réfugiés. Il touche toutes les class­es sociales et tous les âges, dans un pays où le salaire moyen s’élève à 290 euros et la pen­sion de retraite à 75 euros. Les plus pau­vres ne sont plus les seuls à par­tir. Même les class­es moyennes suiv­ent le mou­ve­ment. Le Koso­vo est l’un des derniers pays des Balka­ns à ne pas béné­fici­er de la lib­erté de cir­cu­la­tion dans l’espace Schen­gen. Un visa est tou­jours néces­saire pour les Koso­vars. Il y a quelques mois, des négo­ci­a­tions entre Brux­elles et le gou­verne­ment de Pristi­na ont échoué. La pop­u­la­tion avait beau­coup d’espoir sur une issue favor­able. Face à l’absence de per­spec­tive à court terme sur un assou­plisse­ment des procé­dures, des familles peu­vent pren­dre la déci­sion rad­i­cale de tout laiss­er der­rière elles pour sor­tir de cette prison admin­is­tra­tive.

« Le Kosovo est un pays malade d’illusions brisées »

Même si les Koso­vars n’attendaient pas grand chose des élec­tions lég­isla­tives du 8 juin 2014, la crise poli­tique qui s’en est suiv­ie a, elle aus­si, fini d’enterrer tout espoir de change­ment. Aucun par­ti poli­tique n’est par­venu à for­mer une coali­tion pour diriger le pays. Durant six mois, le gou­verne­ment sor­tant à dû assur­er un intérim tech­nique pour que l’Etat con­tin­ue de fonc­tion­ner. Sous l’impulsion des Etats-Unis, les « frères enne­mis » de la LDK (Ligue démoc­ra­tique du Koso­vo) et du PDK (Par­ti démoc­ra­tique du Koso­vo), ont finale­ment abouti à un accord de coali­tion le 18 novem­bre. Le Pre­mier min­istre, Isa Mustafa, ancien maire de Pristi­na, est issu des rangs de la LDK, mais Hashim Thaçi, le chef du PDK, s’accroche au pou­voir. Il a obtenu le poste de vice-Pre­mier min­istre et min­istre des Affaires étrangères, une posi­tion stratégique dans ce pays qui vit sous per­fu­sion inter­na­tionale.

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Après six ans de règne de l’omniprésent Hashim Thaçi, les espoirs d’alternance dis­parais­sent.« Ce sont tou­jours les mêmes au pou­voir, doré­na­vant, les gens ne croient plus en rien, le Koso­vo est un pays malade d’illusions brisées », lâche Bardh Fran­gu.

Les Koso­vars qui quit­tent le pays ont con­nu la guerre, l’accession à l’indépendance tant désirée, mais les espoirs du 17 févri­er 2008, quand celle-ci fut proclamée, ont été déçus. L’exode se nour­rit d’une forme de fatal­isme, con­séquence d’une frus­tra­tion pop­u­laire accu­mulée depuis des années. La par­tie de la pop­u­la­tion qui ne se résigne pas à quit­ter le pays, descend la rue. Le 27 jan­vi­er, des man­i­fes­ta­tions anti-gou­verne­men­tales, les plus vio­lentes depuis l’indépendance, ont eu lieu à Pristi­na. Offi­cielle­ment, les gens exigeaient la rena­tion­al­i­sa­tion de l’immense com­plexe minier de Trepça. En réal­ité, ils dénonçaient tout un sys­tème gan­gréné par la cor­rup­tion et le clien­télisme.

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La corruption : un mal qui ronge le pays


« Il n’y a que la cor­rup­tion qui marche au Koso­vo
, regrette Bardh Fran­gu. On ne peut rien faire si on n’adhère pas à ce sys­tème car elle est partout. » A l’approche de Pristi­na, les hôtels de pseu­do-luxe se suc­cè­dent et des sta­tions-ser­vices toutes neuves poussent comme des champignons. Sur la route d’une trentaine de kilo­mètres qui relie Pristi­na à Podu­je­vo, on trou­ve une sta­tion ser­vice tous les deux kilo­mètres. Elles servi­raient avant tout au blanchi­ment d’argent. Le Koso­vo est classé 110e sur 175 pays selon l’indice 2014 de per­cep­tion de la cor­rup­tion de l’ONG Trans­paren­cy Inter­na­tion­al.

La lumière ne sera prob­a­ble­ment pas faite sur ces absur­dités. La jus­tice n’est pas la même pour tous au Koso­vo. Les respon­s­ables poli­tiques mis en cause dans des affaires s’en sor­tent le plus sou­vent sans aucune con­damna­tion. Ces dys­fonc­tion­nements de la jus­tice don­nent une impres­sion d’impunité que les Koso­vars ne sup­por­t­ent plus. Si c’est un échec pour le Koso­vo, c’en est aus­si un pour l’Union européenne. Sa mis­sion Eulex, déployée au Koso­vo depuis 2008 a pour mis­sion d’aider à la mise en place de l’Etat de droit est elle-même éclaboussée par un vaste scan­dale de cor­rup­tion.

La Serbie un point de passage vers l’Europe

L’UE est indi­recte­ment la cause de l’exode mas­sif des Koso­vars. En ver­tu de l’accord de «nor­mal­i­sa­tion » des rela­tions signé sous l’égide de Brux­elles par Bel­grade et Pristi­na au print­emps 2013, les ressor­tis­sants du Koso­vo ont le droit, depuis octo­bre dernier, de cir­culer sans visa en Ser­bie pen­dant sept jours. Un véri­ta­ble appel d’air pour les can­di­dats au départ. La rumeur a cir­culé que ce dis­posi­tif ne dur­erait pas longtemps. Si l’exode mas­sif a pris les formes d’une « hys­térie col­lec­tive », selon l’expression con­sacrée à Pristi­na, c’est qu’il était plus sage de par­tir tout de suite.

Et puis, bien sûr, il y a les Serbes. Au Koso­vo, on les accuse de prof­iter de la sit­u­a­tion pour mon­tr­er l’incompétence des autorités du Koso­vo, et main­tenir leur main­mise sur le pays, dont ils ne recon­nais­sent pas l’indépendance. Bel­grade ne sur­veillerait pas suff­isam­ment sa fron­tière avec la Hon­grie pour mieux favoris­er les départs. Chaque soir, des dizaines de bus tra­versent le pays pour se ren­dre à Sub­ot­i­ca, à la fron­tière hon­groise.

La police de cette ville du nord de la Ser­bie a vite été sub­mergée par l’afflux de migrants. Le gou­verne­ment a dû dépêch­er sur place des ren­forts venus de la cap­i­tale. Les forces spé­ciales y patrouil­lent. Du côté hon­grois, des mesures ont égale­ment été pris­es pour lim­iter les pas­sages. La police hon­groise a reçu l’aide de Fron­tex, agence chargée de sur­veiller les fron­tières européennes. Berlin a même envoyé une ving­taine de véhicules équipés de radars ther­miques.

Les expulsés sont les premiers à repartir

Mais la Hon­grie n’est qu’une terre de tran­sit. L’Allemagne est le pays qui fait rêver les Koso­vars. Des taxis alle­mands vien­nent directe­ment à Móra­halom, pre­mier vil­lage hon­grois der­rière la fron­tière, charg­er les Koso­vars pour les con­duire en Alle­magne. Depuis le début de l’année 2015, les autorités alle­man­des esti­ment que plus de 18.000 Koso­vars sont entrés dans le pays. Ils ne se font pas beau­coup d’illusions sur leurs chances d’obtenir l’asile, mais l’espoir d’y par­venir est plus fort que tout.

Les pre­miers à repar­tir sont les « rap­a­triés », les Koso­vars qui ont per­du leur pro­tec­tion tem­po­raire en 2010, après la sig­na­tures des accords de réad­mis­sion signés entre Berlin et Pristi­na. Le retour fut bru­tal pour beau­coup de ces réfugiés expul­sés d’Allemagne alors qu’ils y résidaient depuis la fin de la guerre, en 1999.
Les migrants con­nais­sent bien les droits dont ils béné­fi­cient dès le dépôt d’une demande d’asile. En Alle­magne, la ges­tion des réfugiés incombe aux Län­ders. Or, leurs poli­tiques de retour dif­fèrent. Cer­tains appliquent une trêve hiver­nale. Elle garan­tit aux migrants plusieurs semaines de répit.

La France est égale­ment dev­enue une des­ti­na­tion priv­ilégiée pour les Koso­vars. Cet intérêt a été décu­plé avec une folle rumeur. Celle-ci pré­tendait que la France avait décidé d’ouvrir ses fron­tières aux réfugiés koso­vars. C’était en réal­ité une inter­pré­ta­tion erronée d’une déci­sion du Con­seil d’Etat d’octobre 2014. La plus haute juri­dic­tion admin­is­tra­tive française avait replacé le Koso­vo sur la « liste des pays non sûrs », où le respect des droits de l’Homme n’est pas opti­mal. En 2013, l’Office français des réfugiés et des apa­trides (OFPRA) avait décidé le con­traire. Ce change­ment de statut, ral­longe la durée de traite­ment des dossiers des Koso­vars et leur per­met de rester sur le ter­ri­toire français au moins deux ans. A la fin de ce délai, cepen­dant, la qua­si-total­ité des deman­des sont rejetées.

«Une hystérie collective»

A la télévi­sion koso­vare, on tente de dis­suad­er les gens de par­tir. Elle accorde une place impor­tante aux témoignages des réfugiés expul­sés et aux con­di­tions dif­fi­ciles dans lesquelles vivent les Koso­vars en Europe de l’Ouest. Rien n’y fait, l’image idéal­isée de la vie en Alle­magne ou en France, envoyée via les réseaux soci­aux par la dias­po­ra, finit de con­va­in­cre les plus réti­cents.

Au Koso­vo, toutes sortes de on-dit, plus fous les uns que les autres, se propa­gent depuis décem­bre 2014. La fuite y entraine la fuite. Com­plot serbe. Souhait du gou­verne­ment koso­var de vider le pays d’une par­tie de sa pop­u­la­tion pour faire baiss­er le nom­bre de deman­deurs d’emploi. Influ­ence du groupe Etat islamique qui cou­vri­rait un mou­ve­ment de troupes… Les gens déci­dent de par­tir pour la sim­ple et bonne rai­son que « tout le monde part ». C’est un désaveu cinglant pour ce jeune pays qui vient tout juste de fêter ses sept années d’indépendance.« La fête nationale n’intéresse que les poli­tiques», lâche Bardh Franghu. « Aujourd’hui, c’est en Hon­grie qu’on devrait fêter l’indépendance ».

Rédac­tion : Najat Essadou­ki
Reportage : Najat Essadou­ki, Aurélie Dar­blade, Mar­tin Can­gelosi
(Encadrement : JAD, CR et SR)

Accédez ici à notre reportage interactif réalisé pendant la fête nationale kosovare, en février 2015, au contact de la population qui n’a pas choisi la fuite :