Politique

Bienvenue à Jagodina, où un drôle de personnage décide de tout

Le système en place à Jagodina est simple : tout passe par Dragan Markovic, dit « Palma », le « patron » de la commune. Le silence est de rigueur dans une ville où dire du mal de lui n’est pas conseillé.

A Jagodina (SER)

Des éclats de rire. C’est la réaction de la majorité des Serbes qui entendent le nom de « Palma », surnom donné au député-maire (Serbie Unie) de la municipalité de Jagodina, une ville située à 140 kilomètres au sud de Belgrade, où vivent 80.000 habitants. Pourtant, à l’entrée de la ville, les rires laissent place à des visages plus tendus. Il n’y a pas d’argent. Il n’y a pas de travail. Il n’y a pas de confiance. Il y a un oligarque par qui tout passe. Son nom, Dragan Markovic.

Goran*, 51 ans, est un enfant de Jagodina. Journaliste pour la chaîne de télévision locale, il est l’un des seuls à ne pas avoir peur de critiquer « Palma ».

« Je n’aime pas Dragan Markovic et je le lui ai dit. Ma ville ne ressemble plus à rien depuis qu’il s’en occupe. »

Il connaît le sujet, sa famille est installée dans la ville depuis quatre générations. Avant de parler, Goran regarde pourtant les visages de toutes les personnes qui sont assises dans le café et s’arrête à chaque nouveau client. Une par une. « C’est une petite ville, tout se sait ». Il faut être prudent, c’est le principe même d’un système où l’omertà est la règle.

Si Palma fait rire en dehors d’ici, c’est avant tout pour ce qu’il dégage à première vue. Chauve, le visage rouge et en « léger » surpoids, il est atypique mais prend soin de son allure. Myope comme une taupe, vous ne le verrez jamais avec ses lunettes. Il est interdit de le prendre en photo avec. Plus que pour son apparence, Dragan Markovic, fait sourire par certaines phrases qui trahissent ses prises de positions. Un certain manque de culture, aussi. Lors d’un discours en 2007, il assurait pouvoir faire venir les meilleurs musiciens pour le festival de Jagodina, sauf Mozart et Chopin. Il n’avait pas pu les approcher, puisqu’il était trop jeune lorsqu’ils sont morts. Egalement connu pour ses prises de positions contre l’homosexualité, il a expliqué, en marge de l’organisation d’une Gay Pride, qu’il « n’y avait aucun homosexuel dans sa ville ». Il estime que la Serbie sera prête à tolérer l’homosexualité en 2150. Drôle de personnage.

Tout le monde lui est redevable

Le système Palma est simple. Tout passe par lui et tout le monde lui est redevable.

« Si vous n’avez pas de travail, vous allez le voir, raconte Goran. Une semaine plus tard, il vous appellera personnellement et vous dira d’aller dans telle boutique et qu’un travail vous y attend ».

Palma est prêt à aider tout le monde et en priorité ses ennemis. C’est le cas de Jovana*, 23 ans. Fille d’un professeur à l’école de la ville, elle se retrouve à la rue du jour au lendemain avec sa famille, parce que son père a formulé une critique sur le favoritisme dans l’octroi d’un marché public. Sans aucune ressource, elle va voir Palma pour trouver du travail. Une semaine plus tard, elle devient responsable du site internet du média local. « Désormais, elle lui doit tout ». Goran est catégorique. Si Jovana n’aide pas Dragan Markovic lorsqu’il le lui demandera, elle perdra son emploi. Bienvenue à Jagodina.

Vu de l’extérieur, Dragan Markovic n’est pas considéré comme un simple homme politique. « Il est le propriétaire de la ville », explique Radovan, un publicitaire vivant à Belgrade. Grâce à ses alliances avec le parti du Premier ministre, Aleksandar Vucic, « il est tranquille ». Car c’est l’art du relationnel qui a permis à Dragan Markovic de devenir ce qu’il est, un oligarque au sens strict du terme : un homme qui a confisqué le pouvoir.

Des relations, Palma en a avec tout le monde, et tout le monde en a avec lui. Il en faut pour amasser, dans l’opacité la plus totale, la fortune qui lui est prêtée et qui lui permet de régner en maître sur une ville aussi peuplée que Poitiers. Ce que dit la biographie officielle, c’est que Palma doit toute sa réussite à son entreprise de transport de charbon, créée au début des années 1990, en pleine guerre, au service de l’armée de Slobodan Milosevic.

Selon Goran, « Il a rencontré les bonnes personnes au bon moment ». Les bonnes personnes ce sont Radmilo Bogdanovic et Arkan. L’un était ministre de l’Intérieur de Milosevic et l’autre était un redoutable chef des milices serbes engagé lors des guerres de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, assassiné en plein centre de Belgrade, le 15 janvier 2000 . « Bogdanovic et Palma viennent du même village, il l’a pris sous son aile et lui a fait rencontrer Arkan », raconte Goran. « Sans lui, il serait encore sur son tracteur à travailler la terre ». Ainsi a débuté la folle aventure de Palma.

« C’est comme en Corée du Nord »

Aujourd’hui, il transporte la bonne parole à ses sujets. Palma possède une chaîne de télévision. Il l’a appelée, en toute simplicité, « Palma Plus ». Elle lui permet de faire l’éloge de ses actions politiques. Palma peut ainsi expliquer aux habitants que Jagodina est une ville où se pressent des touristes du monde entier.

Un zoo, un « musée Grévin » serbe, un grand centre commercial en projet. Jagodina se donne les apparences d’une ville touristique. « Personne ne vient ici », explique le journaliste. Une à deux fois par an, une dizaine de cars remplis à ras bord arrivent dans la ville. Des touristes ? Oui. Des consommateurs ? Non. « Ils ne payent rien », continue Goran sur ces touristes pas comme les autres, venus d’autres régions de Serbie. « Ce sont des accords entre les villes. C’est comme en Corée du Nord, Palma leur fait faire un tour de tout ce qui est beau, en oubliant la réalité ».

Zoo de Jagodina (à gauche) et musée d'histoire naturelle de la ville (à droite)
Zoo de Jagodina (à gauche) et musée d’histoire naturelle de la ville (à droite)

Dragan Markovic a l’argent et le pouvoir, donc le contrôle. Cela lui permet de façonner l’opinion publique. En plus de sa télé privée, il pilote le média local public, Novi Put (Radio, télévision et journal), financé par la commune de Jagodina. L’autocensure est telle que les sujets politiques ne sont jamais abordés. Le directeur, Ljubisa Vujic, botte en touche à chaque question dans laquelle est prononcé le nom du maire. « Palma ? Aucun problème » répète-t-il. « Ici on peut parler de tout sauf de lui », résume Goran.

« Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît Palma »

Dragan Markovic tient à être populaire. C’est ce qui le différencie des autres maires de Serbie, selon Milica Popovic, doctorante en sciences politiques. Il prend soin de redistribuer à la population une petite partie de l’argent public pour réaliser ce qu’il a prévu dans son programme. Deux cents euros pour chaque nouveau-né, vacances pour les bacheliers, gratuité des transports pour les enfants et les personnes âgées, voyage en Grèce pour chaque couple fraîchement marié. Ces avantages ont un coût pour la ville. Officiellement, l’argent provient du tourisme. Officieusement, le financement serait plus occulte. Selon Djordje Padejski qui tient un blog sur le site du journal belge Le Soir, « Jagodina (…) est connue pour ses puissants commerçants d’héroïne, liés aux autorités locales corrompues ». Ces propos n’ont jamais été démentis. Sollicité à plusieurs reprises, Dragan Markovic n’a pas répondu. Une députée de son parti, prête à nous recevoir, s’est finalement rétractée.

L’opposition politique est inaudible. Lors des élections municipales de 2008, où Palma s’est brillamment imposé – il était le maire le mieux élu du pays – les candidats des autres parties ont préféré s’entretuer plutôt que de critiquer M. Markovic. De toute façon, on ne peut faire confiance à personne à Jagodina. « Tout le monde connaît quelqu’un que Palma connaît », assure Goran qui n’échappe pas lui-même à la règle. Palma a tout quadrillé.

« Ma fille vient de finir l’école et est allée voir le maire pour trouver un travail. Elle l’a rapidement obtenu »

Goran est même déçu par les siens. Sa fille apprécie le populiste. Lorsque son père le critique, elle lui pose toujours la même question : « Pourquoi tu mords la main qui te nourrit ? ». Elle sait que Dragan Markovic a encore de l’ambition. Goran est catégorique : « Son avenir ne peut être que tout noir ou tout blanc. Soit il devient ministre soit il finit en prison ».

Rédaction : Charles Diwo
Reportage : Etienne Girard et Charles Diwo
Encadrement :  CR  et JAD

*Les prénoms ont été modifiés.